L’amour et la mort et la mort et l’amour

Ce n’est pas la première fois que j’entends ça, et c’est toujours dans une production cinématographique par ailleurs, jamais dans la vraie vie. Le personnage principal est en deuil et dit en substance « Maintenant que [insérer le prénom d’une personne proche] n’est plus là, je ne sais plus quoi faire de tout mon amour pour [elle/lui] ». J’entends bien le caractère pseudo romanesque de la chose, néanmoins c’est complètement absurde. Comme si l’amour stagnait dans ton cœur telle une eau croupie. Comme si l’amour ne pouvait jamais être à sens unique ! Ces gens ont-ils été adolescents ? Parce qu’à titre personnel je peux vous faire la liste de tous ces mecs que j’ai aimé à la folie sans qu’aucun ne soit jamais au courant encore aujourd’hui. Techniquement, c’est moi qui étais morte à leurs yeux, ou invisible, ce qui en un certain sens est bien pire que la mort elle-même. Pour un adolescent, il n’y a rien de pire que de n’exister pour personne.

L’amour qu’un défunt nous portait ne meurt pas avec lui, il est encore là, il flotte au-dessus de nous, encore faut-il y être un minimum réceptif. Vous n’avez jamais senti la main d’un disparu se poser délicatement sur votre visage ? Les morts sont parmi nous, il faut leur parler, leur demander conseil, se moquer d’eux (mais oui!) et même leur dire qu’on les aime et qu’ils font chier de ne plus être là (même si c’est moche de s’apitoyer sur son sort). La mort ne réussit pas à enlever l’amour, il y a quelque chose de profondément rassurant là-dedans. Prends tous ceux que j’aime, chienne de vie, je continuerais quand même à les aimer et à aimer tout court et à t’aimer toi, chienne de vie.

Ne pas savoir quoi faire avec l’amour qu’on ressent pour nos disparus ? Pauvre vivant avec ses petites émotions de fragile, pauvre vivant qui souffre de vivre quand l’autre n’est plus. Moi, moi, moi. Toujours la même ritournelle (à chaque fois que j’écris ce mot j’entends dans ma tête la sublime chanson de Sébastien Tellier). C’est difficile de survivre à quelqu’un qu’on aime (quel enfer j’ai maintenant «Je te survivrai » de Jean-Pierre François, sauvez-moi, putain ce clip est cultissime). Souvent la première réaction qu’on a quand on perd quelqu’un c’est « Je veux mourir, je ne pourrai pas vivre sans [elle/lui] ». Et c’est vrai : on ne peut pas. Mais on le fait parce que se suicider ne fait que renforcer le cercle vicieux : à notre tour on causera beaucoup de chagrin à quelqu’un qui ne pourra pas vivre sans nous. On meurt un peu plus à chaque fois qu’on perd un proche, pourtant aussi atroce que cela puisse paraître on finit par se faire à l’idée que plus on va vieillir, plus on va perdre ceux qu’on aime, et un jour ce sera notre tour. On mourra un peu en perdant notre jeunesse, en découvrant des rides aussi profondes que la faille de San Andreas sur le visage qui nous valait jadis des compliments, on mourra un peu plus chaque jour qui passe lorsque nous nous bloquerons le dos ou les reins juste parce que c’est ça la vieillesse, on mourra encore quand on constatera que nous sommes devenus invisibles pour la société, on mourra dans un silence assourdissant dans des maisons de retraite insalubres où on nous aura laissés, faute de mieux. Un jour moi aussi je prendrais une convention obsèques et je choisirais peut-être même mon urne (je veux du marbre de Carrare, de toute façon c’est moi qui paie, je fais ce que je veux).

Mon père dit souvent que le ratio « joie/douleur » est tel que si c’était à refaire, s’il pouvait choisir une autre vie, il ne signerait pas. Régulièrement, je rappelle à mon père son égoïsme d’avoir choisi de fabriquer des enfants et il s’excuse, la tête baissée « Je sais ma chérie, l’amour ça rend con ». Je suis tout à fait d’accord avec lui, moi non plus je ne signe pas (et l’amour rend très très con). Une fois c’est déjà trop, j’arrive à la moitié de ma vie et je suis si fatiguée, je n’ose pas imaginer l’état dans lequel je vais être dans la soixantaine, vais-je me réveiller en espérant que le plafond me tombe sur la tête ? Probablement. Si je dois me réincarner j’aimerais être un mouche qui subit son existence une vingtaine de jours à peine, je veux bien être un insecte à l’infini, ma naissance me rapproche de ma mort, parfait ! Pour le moment je suis vivante et dans mon cœur il y a tout l’amour que je ressens pour mes disparus, cet amour je sais très bien où il va. Il est là quand je regarde les nuages dans le ciel, il est là quand j’observe le vol d’un oiseau, il coule le long des mes joues souvent, il m’accompagne chaque nuit dans mon lit, il me rend cent fois plus vivante, il me donne l’espoir et l’envie et la rage aussi. Cet amour je le ressens quand j’ai un fou rire avec ma mère au téléphone et quand j’appelle mon père à trois heures du matin pour lui dire que je suis aux urgences mais que ce n’est rien de grave. Je sais quoi faire de cet amour, je le vis dans ma chair, je le donne à ceux qui sont encore là, il ne mourra même pas avec moi, il était là avant moi, il sera là après, il est éternel.