« Enfant intérieur »

Quand j’ai quitté Paris il y a trois ans, personne n’a compris pourquoi je quittais la capitale. Et c’est vrai quand on y pense, pourquoi quitter la plus belle ville du monde, sa ville natale, celle où il y a absolument tout ? Est-ce que les New Yorkais quittent New York ? Non. Les parisiens n’ont aucune raison de quitter Paris. Mais j’étais en pleine séparation, je voulais juste aller quelque part, là où je ne pourrais pas croiser mon ex avec sa nouvelle copine qui serait forcément plus belle que moi, plus à l’aise en société, plus « tout » (il n’avait personne dans sa vie, il était trop misérable pour ça, c’est moi qui me suis précipitée sur Tinder, fin de la parenthèse). Je me souviens de Pauline qui m’a dit « Mais pourquoi tu vas pas dans le Sud ? ». Quelle drôle d’idée. Moi, dans le Sud. C’était vraiment mal me connaître. Le Sud et son affreux accent chantant, ses apéros qui n’en finissent jamais, sa « musique festive », le rugby et les férias, sa « bonne humeur », sa chaleur écrasante, aucun nuage à l’horizon, un ciel bleu stupide à l’année ou ma définition de l’enfer.

Moi j’aime les nuances, le froid, les nuages qui vont vite, la pluie qui te gifle la gueule, le vent qui rentre même dans ta culotte et qui te glace le bout des doigts en un temps record, j’aime les plages avec des galets parce que les galets tu peux les lancer dans la mer, une activité qui mérite autant d’éloges que la méditation, mais ce que je préfère encore c’est lancer les galets dans la mer en proférant les pires insultes parce que c’est bon de hurler, c’est bon de faire passer sa rage et personne ne vous entendra, le ciel étant apocalyptique. Voilà, j’aime les ciels apocalyptiques. Aujourd’hui je suis sortie peu de temps après m’être levée, il faisait 3 degrés, le ciel était blanc, il pleuvait et il y avait du vent. Quand je suis arrivée à la plage, nous étions deux, un type en combinaison de surf qui faisait le fou dans les grosses vagues (sans surf) et moi qui tentait de courir vers la mer en tapant dans mes mains. Je déteste l’expression « enfant intérieur ». Si je comprends bien il y aurait des gens qui ont oublié la part enfantine de leur existence en devenant adulte ? Pour ma part, j’ai encore huit ans, surtout quand je suis à la plage par ce temps. Je cours sur les galets, parfois je tombe à cause d’un surplus d’enthousiasme et un équilibre qui laisse à désirer, je chante fort ce qui me passe par la tête, tout à l’heure c’était « We are the champions » de Queen, je levais le poing haut dans le ciel, n’importe quoi mais encore une fois on était deux et le type en combi était lui aussi très en accord avec son « enfant intérieur », il plongeait tête la première dans les vagues les plus grosses puis rampait sur les galets, le visage trempé. Je lui ai fait un « pouce en haut » pour lui montrer mon admiration mais il était trop loin pour comprendre.

La mer c’est cathartique. Si tu ressens trop d’émotions elle les lavera, si tu ne ressens rien elle te rappellera que tu es vivant. Je ne sais pas comment je vais faire pour vivre sans la mer. La Normandie ne me manquera pas, je m’en fous un peu à vrai dire, je n’y ai aucune attache mais la Manche je l’aime de tout mon cœur. Je profite de mes derniers jours ici avec la mer à quelques mètres de chez moi parce que bientôt ce ne sera plus chez moi, bientôt je dirai adieu à cette ville, cette région, cette mer, les années les plus douloureuses. J’aurais pu me suicider ici mais j’y ai renoncé, même s’il y a du cachet à se jeter du pont de Normandie, au risque d’insister. Quitte à mourir, je préfère le faire là où je suis née, à Paris. Et même si mon nouvel appart n’a toujours pas de baignoire, mon objectif de l’année est de signer un contrat de location avec une salle de bain, ça ne vaudra jamais la Manche mais ça me permettra de laisser mon « enfant intérieur » s’exprimer (je fais genre j’appelle ma BFF avec le pommeau de douche, je mets de la mousse sur mes seins, ou sur mon menton pour faire une imitation du père Noël, je lance trois bombes de bain en même temps les chats adorent regarder les couleurs envahir l’eau, j’ai un plateau de baignoire pour regarder Netflix sur mon Ipad ou grignoter des noix de cajou mais je vais m’arrêter là je ne veux pas dévoiler tous mes secrets!).