Freedom

Je ne pleure plus.

Depuis que je suis à Paris, les pleurs ont cessé, la tristesse s’est évanouie, je suis devenue cette fille au sourire stupide qui déambule dans les rues (sans masque, pour montrer aux humains dépressifs à quoi ressemble l’allégresse). Je porte un gloss orange acheté sur un coup de tête, un Too Faced, celui qui fait des lèvres botoxées sans botox, il sent bon le pumpkin pie, il brille de mille feux, le macadam est mon catwalk, je me sens sexy comme Cindy Crawford dans son bain dans le bien nommé Freedom de George Michaël (ai-je déjà dit combien je bénis d’avoir été adolescente dans les années 90? Même si toutes ces supermodels sont sans doute à l’origine de ma dysmorphophobie. Hum). Mes lèvres sont un « je t’aime » à tous les regards bienveillants, je suis le pschitt salvateur de Febreze qui annihile le remugle, le rayon de soleil timide mais persistant qui transperce la noirceur de ce monde. Les enfants me sourient, les mamies veulent ma mort (elles pensent que je vais leur refiler le Covid), les oiseaux ébauchent des chants mélodieux sur mon passage, je me sens comme le mélange improbable d’une princesse Disney et de Beatrix Kiddo, à peu près.

Paris m’avait manqué. Terriblement. Ce n’est pas grave si je ne peux plus voyager, il me restera toujours la ville lumière. Je ne fais absolument rien de tangible en ce moment, je mange n’importe quoi, je dors après chaque promenade, un vrai bébé (avec option marque du drap sur la tronche au réveil), je ne fais plus de sport, je ne lis plus de livres, je n’écris même plus. J’apprends l’italien en revanche. Je prononce des phrases insensées à ces pauvres chats qui lèvent une oreille : « Lo sciroppo ha un gusto strano » (le sirop vert a un goût étrange). J’ai naturellement le bon accent (merci papy) mais pas le vocabulaire, il était temps de s’y remettre, depuis le temps que j’en parlais. À la fin de l’année je parlerai couramment italien, c’est certain, ce n’est même pas un objectif, c’est une certitude, s’il y a bien quelqu’un que je n’aime pas décevoir, c’est moi-même. Il y a quelque chose de profondément jouissif à constater ses progrès, peu importe le domaine par ailleurs. L’apprentissage d’une langue est chronophage (quand on veut aller vite, j’entends), aussi mon monde se résume à Paris, manger, les chats et la langue de l’amour. Je peins à nouveau, aussi, j’allais oublier. Je me suis ravitaillée chez le Géant des Beaux-Arts, j’ai une véritable passion pour ce type de magasin, il y a tant à voir, à toucher, à sentir, et c’est toujours un bon plan pour pécho de l’artiste maudit, accessoirement (mais avec le masque, avouons que l’opération peut se révéler casse-gueule, surtout quand comme moi on accorde une importance CAPITALE au nez). Certes ce que je peins est moche, je n’ai pas une once de talent. Mais pourquoi tout devrait être beau tout le temps ?

Certes bis, je pourrais faire un effort pour me mélanger aux êtres humains, voir des amis, chercher à faire des rencontres d’ordre sentimentalo-sexuel, ce genre de choses. Mais non, ça ne me dit rien. Comme le disait Cioran (encore lui, je sais) « La solitude est l’aphrodisiaque de l’esprit, comme la conversation celui de l’intelligence ».

P.S : j’aimerais bien peindre comme Catriona Millar, une artiste écossaise que j’aime beaucoup, surtout ce portrait parce que je ne sais pas si vous avez déjà eu une copine poule mais quand on a eu une copine poule (l’animal, hein), on n’oublie pas. Elles sont trop géniales les poulettes, trop drôles et curieuses et tout un tas de qualités que beaucoup d’humains n’auront jamais (je t’entends au fond penser « Elle fait encore sa Brigitte Bardot »). Bisous 🔪🩸

@catrionapainter

5 commentaires

  1. Cioran, aucun mot pour ses aphorismes, ses longs écrits aussi, les premiers, les plus frais. Il touche là où il faut, là où ça blesse parce que là où c’est vrai. Il dit juste. Un peu comme ton futur artiste maudit, il aura un nez splendide (ainsi que ses fesses, promis!), des mots lui aussi bien prononcés, au bon moment. Et puis, l’année prochaine, tes articles seront bilingues. L’italien te va déjà si bien !

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