Dictature du tutoiement

Depuis que je travaille dans ce cabinet de conseil on ne peut plus soporifique, lieu dont le seul intérêt réside dans sa vue panoramique sur Paris et son thé Mariage Frères à disposition, on ne cesse de me demander, j’allais écrire exiger, que je tutoie de parfaits inconnus : mes collègues temporaires. Vous noterez que ce n’est pas une start-up dont la moyenne d’âge est 28 ans. Il s’agit bien d’un cabinet de conseil, et même si le lieu dispose de « salles de sommeil » (je n’ai pas osé y aller de peur de ne jamais me réveiller), l’activité n’a rien de fun. Les clients qui défilent sont tous richissimes, ils vivent rue de Seine ou avenue Montaigne, les femmes se promènent botox au vent, vêtues d’animaux morts de la tête au pied, manteau avec un col en fourrure de vison, escarpins en agneau, sac en croco, en beige intégral, vous savez, la couleur des vieux mais surtout la couleur des riches. Si l’une de ces femmes horribles qui refusent de vieillir vous demande un café, même si vous n’avez pas été embauchée pour ça, même si l’odeur du café vous donne la nausée, qu’on vous le demande uniquement parce que vous êtes une femme, vous le faites : le client est Roi. Dans cette atmosphère guindée qui ne se prête absolument pas au tutoiement, on me demande d’être cool. On me lance « Tu sais ici c’est cool, tout le monde se tutoie, moi c’est Steven » (il avait une tête de Jean-Daniel). Or, d’une part, c’est contraire à mon éducation, d’autre part, le tutoiement provoque chez moi des rictus et autres borborygmes tant la chose n’est pas naturelle. Autant sur internet, le tutoiement me semble approprié, dans ce qu’on appelle « la vie réelle », céder si facilement au tutoiement m’apparait assez trivial.

En effet, de parfaits inconnus se permettent de me parler comme si j’étais leur pote. Ce matin, quelqu’un a déposé des chocolats sur mon bureau et un collègue m’a dit « Attention aux kilos hein ! ». Et j’ai répondu « Oh mais je les offre aux autres, ce sont eux qui grossiront hahahhahahahaha ». J’essaie d’être cool et pour être cool je découvre qu’il faut répondre en rigolant comme une beauf. J’ose espérer que si j’avais été en surpoids, on ne m’aurait pas fait la blague des kilos ? Il y a aussi ce type dont j’ai oublié le prénom qui enlève son masque et me susurre « Si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais où me joindre ». Je ne sais pas où le joindre, je ne sais pas qui c’est. Et son regard de pervers ne présage rien de bon. Alors je l’évite. Quand on me tutoie, je rougis sous mon masque, je baisse les yeux, j’ai l’image d’une fusée qui décolle et qui explose en plein ciel, je réponds toujours « vous » et à chaque fois on m’ordonne de tutoyer. «Tu sais ici c’est cool, tout le monde se tutoie » (et moi j’entends « On est vieux mais on essaie de tenir le coup alors on travaille à l’américaine »). Depuis quand tout le monde doit être cool, c’est quoi ce totalitarisme ? On ne peut plus être bien éduqué ? Il faut être cool comme un yankee ? Quel est ce monde dans lequel les « Jean-Daniel » s’appellent « Steven » ? Suis-je en train de devenir rétrograde, vieille, pas cool ? Vieille France, coincée, (f)rigide ? Parce que c’est ce que je perçois quand je réponds « Merci à vous », au lieu de « Merci à toi » (quand je suis gênée, je remercie les gens sans aucune raison). Tout à l’heure, un autre collègue s’est adressé à moi mais comme il m’a tutoyé alors que je ne le connais pas, je n’ai pas répondu. C’est dire si je suis inadaptée à cet endroit que j’ai bien hâte de quitter. « Pandora, tu viens déjeuner avec nous ? ». Alors non, «Steven », je ne vais certainement pas déjeuner avec toi alors que ton collègue a maté mes cuisses dans le couloir ce matin, et que je t’ai entendu dire à un autre collègue que j’avais un « bon cul ». Le vouvoiement permettait d’établir une espèce de barrière naturelle contre la vulgarité, le tutoiement permet les débordements les plus sexistes. Je vais donc continuer à vouvoyer ces adorateurs du cool en priant pour que la fin de cette mission arrive vite.

Ô glorieuse Sainte Rita,

toi qui es dans le Ciel

une protectrice puissante auprès de Dieu,

nous nous tournons vers toi

avec confiance et abandon.

Interviens auprès du Seigneur

tout-puissant et bon.

Aide-nous auprès de Dieu.

C’est sur ton intercession

que nous avons basé notre confiance :

couronne nos espoirs, entends nos prières.

Ô Dieu éternel dont la miséricorde

est sans mesure et la bonté infinie,

nous Te rendons grâce pour les bienfaits

que Tu nous accordes

par les mérites de Sainte Rita.

Ô toi qui es si bonne, Sainte Rita,

fais que nous devenions de plus en plus dignes

de la miséricorde de Dieu et de ta protection.

Amen.