Bienheureux

Bienheureux ceux qui ne voyageaient pas, avant.

Rien ne leur manque, à eux.

Ils ne savent pas l’insomnie la veille du départ, le sourire le cheveu hirsute à 5h du mat’ quand tu vérifies ta valise une dernière fois, que tu embrasses tes chats en priant qu’il ne leur arrive rien en ton absence et que tu prends ton taxi pour l’aéroport. Toi qui es si muette habituellement, tu parles au chauffeur, tu as dormi une heure et demi mais tu es une enfant le matin de Noël, ta joie est immense et communicative, dans quelques heures tu seras ailleurs, dans un pays où on ne parle pas ta langue, dans quelques heures tu seras seule ailleurs, à l’autre bout du monde, tu seras libre d’être toi, personne te pourra te juger, tu pourras t’enfiler quatre donuts par jour, dire à un mec de Tinder après un verre à peine «Ready to go to my place ? », tu pourras pleurer devant un coucher de soleil puis pleurer de rire après avoir fumé de la « Blue Diesel ».

Ils ne savent pas la beauté des nuages cotonneux sous l’avion, tous les films catastrophes que tu te fais dans ta tête de paranoïaque alors que l’avion tu l’as pris des centaines, des milliers de fois. Et si des serpents entraient dans l’avion ? Et si l’avion s’écrasait sur la mer et que tu agonisais sous l’eau avant de mourir ? Non, et si le taiseux à côté de moi avec son profil ultra chelou était en fait un terroriste ? Et si je prenais une petite vodka cul sec plutôt ? Ils ne savent pas le bonheur de s’endormir à moitié ivre à près de 10.000 m au-dessus du niveau de la mer, ni celui de se réveiller pile au moment de l’atterrissage. Tu serais presque prête à applaudir tellement tu es ravie d’avoir échappé à deux ou trois heures de trajet, et même si tu découvres avec stupeur que c’est sur l’épaule de ton voisin que tu t’étais endormie, peu importe, te voilà arrivée à bon port.

Ils ne savent pas, ils ne soupçonnent pas le bonheur d’avoir trouvé ta « happy place ». Quand rien ne va, que j’ai envie de crever de frustration, de chagrin, de tout, je ferme les yeux et je pense à la beach house numéro 23 sur la plage, celle où je donne rendez-vous aux mecs de Tinder, là-bas. Un jour, quand je serai vieille avec des rides plein le visage, je vivrais là-bas, à coté de la maison de Frank Gehry. J’ai bien conscience qu’il va falloir être riche pour que ce rêve se réalise mais je crois aux miracles parce que j’en ai déjà vécu quelques uns. J’ai déjà raté un suicide, sauvée par un ex encore amoureux (ils sont utiles), j’ai réchappé au « tueur de l’est parisien », je vous promets qu’à la fin des années 90, toutes les parisiennes n’avaient qu’une peur : tomber sur Guy Georges, il a été arrêté dans le quartier dans lequel je vivais à l’époque, alors oui j’ai eu de la chance (il est « conditionnable » et risque donc de sortir sous peu, je vous avoue que j’y pense un peu trop souvent).

Enfin, ils ne savent pas le bonheur de rentrer chez soi la tête remplie de paysages irréels, de rencontres aussi puissantes qu’éphémères, de moments précieux qui rendent la vie digne d’être vécue, la valise pleine de cadeaux pour ceux qu’on aime, ni l’urgence de repartir, ici ou ailleurs, encore une fois. Et se sentir un peu plus vivant à chaque fois, plus riche, plus heureux d’exister dans ce monde si beau et si triste à la fois…

Bienheureux ceux qui ne voyageaient pas, avant. Ils peuvent continuer à rester chez eux sans comprendre ce qui manque aux autres. Parfois, je les envie. Ignorance is bliss. Puis je me ressaisis et je les plains. Ils ne savent rien.