Tripalium

Je déteste travailler. Je n’ai jamais eu de vocation, j’ai toujours voulu écrire tout en ayant bien conscience que ce n’est pas un métier, il n’y pas d’école pour devenir écrivain. Écrire un roman est l’un des fantasmes des français, autour de moi je connais cinq ou six personnes qui sont persuadées qu’un jour un éditeur leur fera confiance, ou qu’elles deviendront célèbres et feront le tour des médias leur œuvre sous le bras. On pourrait penser qu’il faut du talent pour être publié, malheureusement quand on voit ce qui se vend, on peut en douter, il faut surtout un bon réseau et beaucoup de chance, être dans « l’ère du temps », parler aux femmes (puisque ce sont elles qui achètent les livres). J’aurais pu faire des études de journalisme pour vivre de l’écriture mais j’aurais détesté ce métier, aucun journaliste n’est libre, j’en sais quelque chose, j’en connais deux ou trois, et vous savez ce qu’ils veulent faire ? Devenir écrivain haha

Au lieu de poursuivre mes études d’anglais, j’ai voyagé, je faisais partie de ces gens qu’on aime détester, ceux qui « profitent du système », je travaillais pendant quelques mois en intérim dans des bureaux puis je m’inscrivais au chômage et je voyageais. Certes, ma mère travaillait dans une compagnie aérienne, j’étais un peu plus chanceuse que les autres, je ne payais que 10% d’un billet d’avion. Je parle d’une époque où l’on avait droit à 80% de son salaire au chômage, c’était royal, l’État me payait pour lire des classiques, tester les plats locaux, discuter avec des inconnus, apprendre une nouvelle langue, regarder des couchers de soleil et forniquer avec des touristes venus comme moi vivre la dolce vita. Je lis pas mal de blogs spécialisés dans la recherche d’emploi qui expliquent qu’il ne faut jamais mentir sur son CV. C’est pourtant grâce à des mensonges que je suis devenue cadre avec seulement le bac en poche. Je gagnais plus d’argent que mes amis qui ont bac +5. Il faut évidemment mentir sur son CV, sinon jamais vous ne progresserez rapidement, or on le sait tous : la vie est courte. Quand tu es cadre, tu ne fous rien de tes journées, en tout cas moi je travaille vite, j’avais fini ma journée à 10h30 et j’étais payée à bloguer le reste du temps. Certes ce n’était pas épanouissant mais le but du travail ce n’est pas ça donc ça m’allait très bien. J’avais une vie à côté, le travail n’a jamais été le centre de mon univers.

Aujourd’hui, Covid oblige, je suis une simple employée, je n’ai pas retrouvé le poste d’avant, pas encore du moins. Je déteste me lever le matin, je n’aime pas parler aux collègues et le midi au lieu de me nourrir je fais une sieste dans la salle de repos. Pourtant, travailler me permet d’avoir ma place dans la société, je suis appréciée, en ce moment je forme une nouvelle, quelle blague, rappelons que je ne suis qu’intérimaire. Je pourrais être dame pipi, vendeuse de sandwichs, conductrice de bus, je sais que je trouverais toujours un moyen de donner du sens à ce que je fais pour gagner ma vie. Quand je vivais dans le Sud, j’avais travaillé quelques soirs à la buvette d’un stade, typiquement le genre d’ambiance que je déteste, pourtant j’en garde un excellent souvenir ! Je préfère travailler que d’être entretenue par un homme. Aucun homme ne m’a jamais rien payé, même l’Écrivain qui me voyait galérer (normal, j’avais 23 ans) et me disait « Tu veux un chèque de combien ? ». Plutôt crever que de prendre ses deniers. Et si lui s’était fait entretenir par sa première femme et n’y voyait aucun problème, très bien. Mais plutôt crever, on dira que c’est de la fierté mal placée, on dira ce qu’on voudra, je m’en fous, rétrospectivement il est tombé sur plein de femmes vénales mais s’il pense à moi (ce dont je doute), il sait que je ne fais pas partie du clan. Avant quand on me demandait ce que je faisais je disais que j’écrivais un manuscrit (la phrase de chômeur-glandeur par excellence), aujourd’hui je dis que je travaille avec une fille qui m’appelle « louloute ». Et même si je n’apprécie pas forcément, je sais que c’est affectueux, et ça me rappelle que même si je déteste travailler, grâce à cette occupation, cette responsabilité, j’ai à nouveau une vie sociale, et rien que pour ça, ça vaut le coup de se lever à 7h15. Même si je ne comprends pas toujours les gens qui m’entourent, savoir qu’ils sont là et qu’on fait partie du même monde sept heures par jour me rappelle que je ne suis pas seule, que bien malgré nous, nous formons une équipe pas si mauvaise. Sur ces bonnes paroles, je vais me coucher, avant je me foutais des jours de la semaine, maintenant je sais que demain c’est vendredi, le jour tant attendu^^