Dans le cimetière

Depuis l’adolescence, je me promène dans les cimetières parce que ce sont des lieux où le calme et la solitude sont permis. J’aime le silence qui y règne, les chats qui se dorent la pilule sur les tombes et les oiseaux qui continuent de chanter. J’aime lire le nom des disparus, imaginer leur vie, toucher la pierre, me cacher, je ne sais pas pourquoi le cimetière est un terrain de jeu pour moi, j’y joue à cache-cache avec un ami invisible, je poursuis les morts, je grimpe sur les murets, je cours dans les allées, je cherche à entendre leur voix, j’entre dans les caveaux funéraires sans aucune honte, je brave les toiles d’araignées, je suis la vie incarnée. Je ne visite pas mes morts au cimetière, ils sont dans mon cœur et nulle part ailleurs, j’allume des bougies pour eux dans la chaleur de mon home sweet home, je ris en repensant à leur vie terrestre, je pleure beaucoup parce qu’ils me manquent puis je me ressaisis et je mesure la chance qu’ils ont de ne plus subir cette farce, il faudrait être con pour choisir de vivre, pourquoi croyez-vous qu’aucun parent ne demande l’autorisation à ses enfants ? Si on avait le choix, il n’y aurait plus d’êtres humains ! Pour ma part, la mort ne me fait pas peur, je l’attends. Je vois la mort comme la libération ultime, le début et non la fin.

Je me promenais dans une allée triste comme c’est souvent le cas dans les cimetières qui n’ont pas le prestige du Père Lachaise, au loin j’ai vu un médaillon avec une femme blonde dont le prénom était Olga, je pouvais le lire malgré la distance (je rêve de porter des lunettes depuis que j’ai 7 ans mais j’ai une vue de félin), j’ai voulu m’approcher parce qu’il y avait des fleurs sur sa tombe. Il n’y a jamais de fleurs sur les tombes, ou c’est rare, je voulais voir ça de plus près et célébrer à mon tour cette disparue en récitant quelque prière de mon crû.

Que la mort soit pour Olga la porte ouverte sur la Lumière ! Qu’elle entre maintenant dans ta joie, en ce Royaume éternel de paix et d’amour, et qu’elle vive avec toi des siècles et des siècles. Que Olga repose dans la paix !

Je me suis approchée des fleurs et j’ai constaté avec effroi qu’elles étaient en plastique. J’ai regardé Olga droit dans les yeux et je lui ai demandé pardon pour ceux qui avaient osé lui faire ce dernier affront, sans doute des proches, des très proches, même ! Qui avait osé mettre des fausses fleurs sur la tombe de la belle Olga, disparue beaucoup trop tôt ? Si elle avait eu le temps d’avoir un mari ou des enfants, ce serait écrit sur sa tombe, jusque dans la mort on vient nous rappeler notre prétendue place dans la société. Peut-être qu’Olga était tout simplement une femme trop intelligente et trop libre pour se marier à un type qui finirait par ne plus la baiser et faire des enfants qui deviendraient stupides malgré ses efforts, ô Olga gloire à toi ! Sur ma tombe il y aura une couronne de fleurs splendide sur laquelle on pourra lire « Tu étais une humaine d’exception, tu nous manques tous les jours. Tes fidèles félins, Zach, Niagara et Cosmo ». J’ai prévenu mes parents, ils feront un prêt s’il le faut mais je veux finir au Père Lachaise et pas ailleurs. C’est soit ça soit la cuvette des chiottes, je ne tolérerais pas d’entre deux (ce sera sans doute les chiottes, donc). (N.B : je viens de vérifier et en fait si ce sera possible c’est 1597€ pour 50 ans pour une case où l’on dépose l’urne, je tiens à finir en cendres, ça prend moins de place).

Ces fausses fleurs sur la tombe d’Olga m’ont fait penser à la déréliction de cette époque où plus personne ne croit en rien, seul le paraître compte, de loin on dirait de vraies fleurs, de loin on peut penser que quelqu’un se soucie d’entretenir la tombe de la défunte. De près : tout le monde s’en fout, personne ne la respecte jusque dans la mort, elle est déjà oubliée, invisible, à part moi qui ne l’ai jamais connue, il n’y a pas une bonne âme pour célébrer cette femme. Il y a quelqu’un qui a déposé des fleurs en plastique de qualité médiocre où des toiles d’araignées ont élu domicile puis s’en est allé. En quittant Olga, j’ai pensé  qu’il y avait au moins une personne qui devait penser à elle, quelqu’un qui ne savait pas où elle était enterrée ou quelqu’un qui n’aimait pas les cimetières. On ne pouvait tout de même pas traverser cette vie sans marquer au moins un esprit, je refusai de le croire. Puis j’ai pensé qu’Olga ne méritait peut-être pas de vraies fleurs, pauvre Olga, qu’as-tu fait de tes trente-huit années ici-bas ? Puis j’ai voulu faire des recherches sur elle, j’ai noté sa date de naissance, son nom de famille, j’ai voulu écrire un roman qui s’appellerait « Sur les traces d’Olga », ce n’était pas très orignal mais les titres des livres les plus lus non plus, prenez « Le rouge et le noir » ou « Orgueil et préjugés », bon… De retour dans mon lit qui me tient lieu de table à manger, de canapé, de tout, j’ai abandonné mon idée de roman et j’ai écrit ce billet. Pour toi, ma chère Olga. Repose en paix.