Le Bleu de la Nuit

Toute l’année dernière, Netflix me suggérait le documentaire sur la vie de Joan Didion mais je me rebellais, je pensais « Plus tard, plus tard ! ». L’autre jour, alors que je me promenais dans la librairie l’Arbre à Lettres, j’ai vu une étagère avec l’œuvre de Didion, elle est morte il y a une dizaine de jours, alors je me suis dirigée vers la couverture qui me plaisait le plus, j’ai choisi Le Bleu de la Nuit. Je ne suis pas fière de découvrir cette auteure parce qu’elle vient de mourir, mais comment tous les lire ? Souvent il m’arrive de déprimer en pensant à tous les livres que je n’aurais pas le temps de lire, à tous les auteurs absolument géniaux dont absolument personne ne me parlera, et je n’ose même pas songer à tous ceux qui ne seront jamais publiés de leur vivant qui sont là à deux ou trois rues de chez moi et qui sans doute se trouvent nuls et ratés et moches alors que leurs écrits pourraient littéralement changer des vies, empêcher des suicides et révéler des vocations (ou plus prosaïquement nous faire sourire pendant deux heures de nos vies).

J’ai regardé le documentaire avant de lire le roman. La première partie m’a un peu ennuyée, la jeune Joan commence sa carrière chez Vogue, elle est douée pour écrire, elle rencontre l’amour en la personne d’un écrivain comme elle, ils s’aiment, s’entendent si bien, l’un commence une phrase, l’autre la finit (le fantasme ultime, ce serait ça, l’amour). Certes c’est les années 60 et ils cotoient les Doors et d’autres musiciens, ils sont un peu ce couple d’artistes chez qui l’on aime se retrouver à Malibu, ce coin de paradis qui est quasiment vierge à l’époque, c’est une période un peu folle qui se termine avec l’assassinat de Sharon Tate. La fête est finie. Puis les tragédies personnelles arrivent et la vie de Joan Didion devient tout de suite plus intéressante. Quand un écrivain est confronté au deuil, il se passe forcément quelque chose. Pas nécessairement un bon roman, par ailleurs, mais cela reste un thème de prédilection. Le Bleu de la Nuit c’est la roman du deuil de la fille de Joan qui s’appelle Quintana.

« Tu as tes merveilleux souvenirs », dirent les gens par la suite, comme si les souvenirs étaient un réconfort. Les souvenirs ne sont rien de tel. Les souvenirs portent par définition sur des temps passés, des choses enfouies.Les souvenirs, ce sont les uniformes de Westlake dans la penderie, les photos craquelées aux couleurs délavées, les invitations aux mariages de gens qui ne sont plus mariés, les faire-part de décès de gens dont on ne se rappelle plus le visage. Les souvenirs, c’est ce qu’on ne veut plus se rappeler.

Joan Didion évoque sa fille adoptive avec beaucoup de lucidité, sans doute faut-il perdre les siens pour apprendre à les connaître. Quintana était une enfant singulière, qui avait peur de l’abandon, qui avait été diagnostiquée « trouble borderline » sur le tard sans trop qu’on sache si le diagnostic était le bon, cette fois. L’auteur s’interroge et le lecteur constate une fois de plus que tous les parents pensent être mauvais, surtout les mères qui excellent dans l’art de la culpabilité. Puis elle exprime des pensées concernant sa propre vieillesse, là encore il semblerait que les femmes n’envisagent jamais d’être vieille un jour. Pourtant, comme l’écrit Joan Didion, un jour tu te réveilles et tu constates que tu as déjà soixante-quinze ans.

La vieillesse et son évidence demeurent les faits les plus prévisibles de l’existence, et demeurent aussi, pourtant, des sujets que nous préférons passer sous silence, ne pas approfondir : j’ai vu se gonfler de larmes les yeux de femmes mûres, de femmes aimées, de femmes talentueuses et accomplies, pour la seule raison qu’elles venaient d’entendre un jeune enfant dans la pièce, souvent une nièce ou un neveu adoré par exemple, leur dire qu’elles étaient « toutes ridées », ou leur demander quel âge elles avaient.

Ce livre de poche de 212 pages m’a plu parce qu’il ne suffit pas de perdre un enfant pour écrire quelque chose d’émouvant, Quintana était véritablement une personne romanesque, c’est ce qui fait la qualité de ce roman, aussi. Tous les morts ne se valent pas.

«Comment pourrais-je ne pas avoir encore besoin de cette enfant auprès de moi ? »

Quand j’ai refermé le roman, je me suis félicitée (encore une fois, je m’en félicite très souvent ces deux dernières années) de ne pas avoir d’enfant. Je m’épargne ce deuil. Un deuil en moins, par les temps qui courent, je considère que c’est une bonne nouvelle. Cela dit si j’avais eu un enfant et qu’il était mort, peut-être serais-je publiée chez un grand éditeur aujourd’hui ? J’en doute. Parce qu’il faut du talent pour exprimer le deuil, et ce n’est pas faute d’essayer mais je n’arrive pas à parler de mes morts, je crois que je ne veux pas les partager avec le reste du monde. Un jour, peut-être….

4 commentaires

  1. Dur récit apparement que ce livre. Si le deuil faisait forcément de quelqu’un un bon écrivain… Ça se saurait.
    J’ai trouvé, il y a quelques temps son livre qui regroupe ses articles sur ses pérégrinations en Amérique. Il est simplement intitulé « l’Amérique » si ça t’intéresse. Il a l’air pas mal vraiment.
    Bise.

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  2. Je ne le trouve pas dur, je le trouve beau. Elle pose de vraies questions. Le deuil est un sujet qui m’intéresse, je pense plutôt lire le roman sur le décès de son mari. Mais je n’en ferais pas un billet de blog, ce serait redondant !

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