Papa

Il radote tellement, mon père. Il vit dans le passé, il répète les mêmes histoires, celles que j’ai entendues maintes et maintes fois. Parfois il change un élément ou deux pour que je continue à l’écouter, il embellit l’histoire, et je fais des efforts mais mon ennui se lit sans doute sur mon visage de fille fatiguée qui essaie de télétravailler pendant que son père lui parle et lui demande de l’attention. Mon père quand je l’écoute je ressens sa solitude et ça me transperce le cœur, j’aimerais lui trouver la femme de sa vie pour qu’il ne finisse pas seul avec un chien mais je crois qu’au fond on le sait tous les deux que c’est exactement ce qui l’attend. Même si mon père préfère les chats. Il l’a dit ce soir « J’aimerais ne pas finir ma vie seul mais si c’est ce qui est prévu, alors… ». Il a fait de si mauvais choix en amour, et ce n’est pas un jugement de valeur, c’est une réalité. Je ne sais même pas si passé un certain nombre d’années à vivre seul, on peut encore espérer supporter un autre être humain sous son toît. D’ailleurs, ce soir, il m’a dit « Je ne sais pas si c’est une bonne idée, un chien, parce que c’est collant, non ? »

Je l’aime mon père, je suis fascinée par sa capacité à s’aimer coûte que coûte, à se trouver beau dans le grand miroir que je viens d’acheter, à se renouveler, il a eu mille métiers, certains improbables, il est fort pour réconforter ses enfants quand ils sont déprimés ; il a toujours le mot juste, c’est une vieille âme, il est de bon conseil. Mais il est mièvre, parfois. On se moque de lui, mes frères et moi, souvent. Le moteur de sa vie c’est l’amour avec un grand A. C’est le papa poule dans toute sa splendeur, avec le degré de toxicité qui va avec. Il ne peut s’empêcher de commenter mes tenues (« Le pantalon que tu as mis hier, je n’aime pas, c’est trop large pour toi »), de faire des compliments malaisants (« Tu es une belle femme, ma fille »), de critiquer le physique de la copine de mon frère (« Elle a des poignées d’amour, elle n’a plus du tout le physique d’avant »). Quand il commente, j’ai envie de lui dire « Mais ta gueule, papa, on n’a pas besoin ni de tes conseils ni de ton expertise ». Mais je ne dis rien parce qu’il est vieux et il est en vie et c’est mon père, si certaines se plaignent de leur paternel, pour le mien je suis une princesse (même avec mon pantalon large qui ne me va pas haha). Oui, il est maladroit. Mais ce n’est pas une mauvaise personne pour autant. Quand il me dit « J’ai eu tout ce que je voulais dans la vie », je sais pertinemment que c’est faux, parce que si c’était le cas, il ne critiquerait pas les poignées d’amour de la copine de mon frère (qui, par ailleurs, est faite comme ça, c’est sa morphologie et si vous pouviez la voir, ça n’enlève rien à sa beauté).

Toute la semaine, j’ai pris sur moi pour que mon père passe un bon séjour à Paris, j’ai cuisiné, j’ai acheté tous les trucs qu’il aime, des gressins à tremper dans du pesto, des cornes de gazelle, du riz au lait de coco avec des morceaux de mangue, des falafels, mon père a le palais international, les soirs de flemme on a été livrés et j’ai pris trois fois trop de plats au cas où il aurait faim au milieu de la nuit (ce qui n’arrive jamais). Pendant ces repas, nous avons parlé de ma grand-mère qui est une femme méchante à laquelle j’évite de parler, nous avons parlé des autres, nous étions loin des quatre accords toltèques, très loin ! Tout le monde y est passé, et je crois que ça nous a fait un bien fou de bitcher comme deux copines en terrasse. Dans quelques heures, mon père prend le train pour rentrer à Toulouse où il a choisi de vivre il y a vingt ans (je dois dire que ce choix de ville reste un mystère à mes yeux, mon père est niçois et a passé vingt ans à Paris). Au moment de lui dire au revoir, je vais essayer de ne pas pleurer mais ce sera difficile parce que mon père est un sentimental, il va dire des trucs du genre « Merci de m’avoir laissé ta chambre » ou « Je suis fier que tu sois enfin arrivée à faire ce que tu voulais dans la vie » ou « Il est vraiment bien ton appart, bravo ! » ou pire « Je t’aime, ma fille ». Je déteste les départs. Je sais que je vais ressentir à la fois un soulagement et un grand vide demain matin. C’est cette ambivalence liée aux rapports qu’on entretient souvent avec ses parents, un mélange d’amour fou et une incapacité à les supporter plus de quelques jours (pour certains : quelques heures!). Et si c’était lié au fait qu’ils nous donnent la vie ? C’est à la fois une chance et une malédiction, naître. Cette semaine mon père m’a dit «J’espère sincèrement être réincarné en animal, être un humain une seconde fois, non merci ». Je dis toujours que j’espère être réincarnée en moustique : son espérance de vie varie entre quelques jours et deux mois.

Cette semaine j’ai pris conscience qu’un jour, mon père serait mort. Ce jour-là, je ne sais pas qui j’appellerai quand j’aurais besoin de réconfort, je ne sais pas comment je ferais pour monter les étagères et brancher les plaques en vitrocéramique, ce jour-là, c’est probablement moi qui récupèrerais le chien qu’il n’a pas encore adopté (ou le chat ou les poules). Alors j’écoute mon père me raconter les mêmes histoires parce que ces histoires un peu folles, c’est lui, c’est sa vie, c’est mon héritage. Je connais peu de pères qui ont pris un acide et vu tous leurs ancêtres dans le miroir, les meilleures histoires de mon père sont ses carnets de voyage avec ses copains hippies, il y a de la matière pour un roman, que dis-je, une saga ! Sacré papa. Il n’est pas encore dans le train qu’il me manque déjà !

9 commentaires

  1. Vibrant et sincère hommage à ton Papa ! Merci Pandora, pour ce bien joli texte…
    Et petite citation en conclusion : « Je suis venu jusqu’ici, j’ai traversé le monde pour une phrase. Papa, je t’aime. » (Guillaume Le Touze)
    Amitié d’Auvergne.

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  2. Oui mon père a eu une vie très riche et une jeunesse rebelle. Je crois que la vieillesse l’ennuie parce que c’est plus calme et les gens de son âge ne sont pas super fun… Je crois qu’on peut déjà radoter à vingt ans haha

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  3. Je vis exactement la même chose avec… ma mère. Quand elle vient me voir quelques jours, elle me tape sur le système, et la minute où elle est repartie, elle me manque… 😥

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  4. Je crois que nous sommes très nombreux à ressentir ça mais personne n’en parle vraiment. Quand mon père est parti j’ai culpabilisé d’avoir été un peu froide alors que lui était très heureux de son passage chez moi, je crois qu’on se met trop la pression avec les parents… Ils savent qu’on est grand et qu’on a une vie 🙂

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